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Mardi | 18 avril 2006

Je me retrouve en train de déambuler dans le vieux quartier, au sud de la Quatorzième Rue. Ma montre s'est arrêtée, et je ne sais pas très bien qu'elle heure il est. Dix heures et demie, quelque chose comme ça. Des types passent, des noirs qui proposent du crack, ou cherchent à vous fourguer des billets pour une soirée au Palladium.

Je dépasse un kiosqque à journaux, un pressing, une église, un petit restau. Les rues sont désertes ; le seul bruit qu'on entende, c'est de temps à autres, un taxi en maraude, se dirigeant vers Union Square. Un couple de pédés décharnés passe devant la petite cabine téléphonique où j'écoute les messages du répondeur, tout en contemplant mon reflet dans la vitrine d'un brocanteur.

L'un deux me siffle, l'autre rit, d'un rire cadavéreux, horrible. Une affiche déchirée des Misérables balaie le trottoir craquelé, souillé d'urine. Un révèbère rend l'âme. Un type pisse dans une ruelle, par-dessus Jean-Paul Gaultier. De la vapeur émane du sous-sol de la rue, tourbillone, s'évapore. Les trottoirs sont ponctués de sacs d'ordures, gelés. La lune basse, pâle, est suspendue juste au sommet du Chrysler Building. Quelque part du côté de West Village, le cri d'une sirène d'ambulance. Le vent l'emporte. Un écho, puis plus rien.

Le clochard, un noir, est allongé sur une grille, sur le seuil d'un magasin de brocante abandonné, dans la Douzième rue, entouré de sacs à ordures, avec près de lui un caddy de chez Gristede, chargé de ses effets personnels, je suppose : des journaux, des petites bouteilles, des boîtes de conserves. Un carton peint à la main est accroché à  l'avant du caddy : J'ai faim Je n'ai pas de maison. Un chien, un petit bâtard à poils ras, maigre comme un clou, est allongé à côté de lui, une laisse de fortune attachée à la barre du caddy 

[...] Pourquoi ne prenez-vous pas un travail ? fais-je le billet toujours en main, mais hors de portée du clochard. Si vous avez faim à ce point, pourquoi ne pas travailler ? Il inspire profondément, frissonne, répond enfin, entre deux sanglots : J'ai perdu mon emploi... Pourquoi ? fais-je avec un intérêt. Vous buviez ? C'est pour ça que vous l'avez perdu ? Ou bien vous trafiquiez ? Je plaisante. Non sérieusement, vous buviez au boulot ? Il serre les bras autour du corps, et dit, suffoquant : j'ai été viré. Ils m'ont licencié. Je hoche la tête. Mince, mmmm, ça c'est moche [...] Pourquoi n'en prenez-vous pas un autre ? m'inquiers-je. Un autre travail ? Je ne suis pas... Il tousse, tassé sur lui-même, secoué de violents tremblements, pathétique, incapable de finir sa phrase. Vous n'etes pas quoi ? fais-je d'une voix douce. Pas qualifié ou quelque chose comme cela ? J'ai faim chuchotte-t-il ? Je sais. Ma parole, on dirait un disque rayé. J'essaye de vous aider... Ma patience commence à s'épuiser. J'ai faim. Ecoutez, croyez-vous que c'est juste, de prendre de l'argent à ceux qui ont un emploi ?

Bret Easton Ellis, American Psycho

Publié par knuckles à 19:46:38 dans Bureau de style | Commentaires (0) |

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